Forêt : Quand le marché du bois éloigne l’Afrormosia de Kisangani

Le développement de la ville de Kisangani suscite des interrogations au regard de la dégradation des forêts environnantes. Cette expansion et sa demande en bois d’œuvre, en bois énergie et en nourriture, affecte considérablement les ressources forestières. L’une des victimes de ce développement est l’Afrormosia (Pericopsis elata), l’espèce la plus prisée de la population boyomaise, pour sa qualité du bois et de ses makala (charbon de bois).

Deforestation near Lieki, DRC. Photo by Axel Fassio/CIFOR cifor.org forestsnews.cifor.org If you use one of our photos, please credit it accordingly and let us know. You can reach us through our Flickr account or at: cifor-mediainfo@cgiar.org and m.edliadi@cgiar.org

Une filière organisée à la défaveur de la ressource

Dans la filière bois d’œuvre, la ressource principale est l’arbre. Cependant, l’arbre n’intéresse la chaîne de production que pour de raisons pécuniaires présentes, au détriment de la durabilité de celui-ci.

Simon Maponda est l’un des exploitants artisanaux. Il vit à Kisangani et dispose de tous les permis et autorisations nécessaires pour exercer ce métier. Il a accepté de nous faire visiter ses chantiers au village Bakumbu, situé au PK13 [Ndlr : 13 kilomètres à partir de la sortie de Kisangani], sur la route qui mène vers la cité de Banalia.

« Il n y’a plus de bois au tour de Kinsangani », nous confie-t-il. « Pour trouver du bois, il faut aller au-delàs de Banalia, parfois vers le fleuve ou encore vers la ville de Buta ».

Simon Maponda se considère comme l’un des pionniers du secteur de l’exploitation artisanale du bois à Kisangani. Ce qui lui a prévalu le poste du président de l’Association des exploitants artisanaux de Komboni. Grace à ce travail, il fait étudier ses enfants à l’Université de Kinshasa, et gère mieux sa famille. Mais, il se dit inquiet du déclin progressif du marché du bois d’œuvre dans sa ville.

Sur l’un de ses chantiers, nous découvrons Dieu Merci. Tronçonneuse à la main, ce scieur professionnel est un habitué de vrombissement des scies mécaniques qu’il manipule avec dextérité.  Trentaine révolue, Dieu Merci exerce ce métier depuis 2012. Il doit scier au moins 5 m3 de plateaux par jour, pour un montant dont il n’a pas voulu livrer le secret.

Dieu Merci , scieur professionnel.

Sous un soleil accablant, Dieu Merci tronçonne un Iroko, une espèce de la famille d’Afrormosia. Il nous confirme cependant que l’espèce a quasi disparu dans les environs de Kisangani. Et, qu’il faut parcourir plusieurs dizaines de kilomètres encore pour retrouver ce bois aux couleurs rougeâtres.

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« A un certain moment, l’Afrormosia était très sollicité sur le marché, que ce soit pour le bois d’œuvre ou pour le makala [Ndlr : charbon de bois]. On coupait ce bois en désordre, même les plus jeunes arbres, car tout le monde avait besoin de se faire de l’argent. Ajourd’hui, la demande est toujours là, mais le bois c’est éloigné », nous précise-t-il.

Depuis son début de carrière, Dieu Merci a déjà formé plus de 10 jeunes scieurs, tous opérationnels sur le marché de coupe artisanale du bois.

La chaîne de production est si bien organisée que chacun y trouve son  intérêt, mais surtout à la sueur de son front.  Vincent Itsima surnommé Gomez est le transporteur du bois. Avec son vélo, il doit parcourir près de 1 kilomètre du sentier escarpé pour atteindre les berges de la rivière Tshopo, lieu d’embarquement du bois scié vers la ville de Kisangani.

«  Moi je suis bombeur [Ndlr : transporteur à vélo], je suis payé par cubage. Par jour, je transporte 1 m3 de bois, soit 16 plateaux pour un montant de 45.000 Francs congolais, [l’équivalent de 27 dollars américains] », nous informe-t-il.

Carence de l’Afrormosia sur le marché de Kinsangani

Les bois sciés arrivent à Kisangani par des radeaux. Ce jour-là, notre visite a coïncidé avec le déchargement d’un radeau rempli d’une bonne cargaison de bois d’œuvre dont l’Iroko, le Kaya, le Monsembe et le Sapeli. Le plus grand absent du lot était l’Afrormosia.

Ces bois sont vendus au prix de gros aux détaillants, avant de se retrouver au marché de Komboni dans la commune de Makiso. Un marché totalement hors du commun, car 85% de revendeurs ici, sont des femmes.

Dans ce marché de quelques dizaines d’étalages, l’Afrormosia est la marchandise la plus chère, à cause de sa rareté. Il se négocie à environ 250 dollars américains le mètre cube.

« Il y’a carence du bois sur le marché, car il y’a aujourd’hui une pléthore d’exploitants et de vendeuses. Ici au marché, il y’a la demande croissante d’Afrormosia, mais le bois ne se voit plus, à cause de la mauvaise exploitation qu’il a subi », indique Trésor Likenge, exploitant et vendeur du bois au marché Komboni.

Selon une étude du Cifor «  le bois à l’ordre du jour », chaque mois, les exploitants artisanaux coupent en moyenne 440 m3 de bois d’Afrormosia et de Sapelli. Un volume de loin supérieur à la capacité de régénérescence de ces espèces.  51% d’exploitants interrogés lors de cette étude ont confirmé que l’Afrormosia est leur bois de prédilection.

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Le bois vendu au marché de Komboni, l’est pour la consommation locale. Certains commerçants viennent parfois s’approvisionner ici,  en vue d’une vente à Kinshasa, où le mètre cube d’Afromorsia revient à 550 dollars américains. Tandis que les autres pour  Kasindi, où il se vend à 1500 $/m3.

Nécessité de réorganiser le secteur

« Nous avons fait une étude dans le cadre du projet FORETS, au tour du paysage de Yangambi. L’étude a démontré que la grande partie des exploitants œuvrent dans l’informel ne paient pas des taxes », a expliqué Sylvia Ferrari, chercheuse au Cifor.

Local workers finish the last details of the new building at the Faculty of Science of the University of Kisangani. Photo by Ahtziri Gonzalez/CIFOR cifor.org forestsnews.cifor.org If you use one of our photos, please credit it accordingly and let us know. You can reach us through our Flickr account or at: cifor-mediainfo@cgiar.org and m.edliadi@cgiar.org

Un point vue confirmé par le président de l’Association des exploitants artisanaux du bois de Komboni, qui reconnait des faiblesses dans l’organisation du secteur. « Je souhaite que les autorités organisent ce secteur. Il y’a trop de fraudes. En tant qu’exploitants nous payons une taxe de reboisement. Que cet argent serve réellement à ça, car il revient au FFN (Fonds Forestier National) de faire ce travail », a indiqué Simon Maponda.

Sur le terrain, le Cifor à travers le projet FORETS (Formation, Recherche et Environnement dans la Tshopo), travaille avec les associations d’exploitants artisanaux du bois pour les conscientiser sur la nécessité d’une exploitation plus durable du bois d’œuvre. « Les marchés de consommation deviennent de plus en plus exigeants en termes de légalité et durabilité.  Si la RDC veut continuer à exporter son bois vers l’extérieur, elle doit se doter d’un arsenal juridique qui pourrait lui garantir que le bois produit dans le pays est coupé d’une façon légale et durable », a fait remarquer Paulo Ceruti, chercheur au Cifor.

Le marché du bois d’œuvre n’est pas le seul à éloigner l’Afrormosia de la ville de Kisangani. Deux autres facteurs importants à savoir le bois énergie et l’agriculture sur brulis entrent en jeu. Mis en ensembles, ces trois facteurs sont à la base de la dégradation progressive de la forêt au tour du chef-lieu de la Province de la Tshopo.

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La science vole au secours de l’Afrormosia

A quelques kilomètres du centre-ville de Kisangani, les chercheurs du Cifor mènent une expérience inédite. Hulda Riziki et son équipe observent délicatement la croissance et le comportement de l’Afrormosia, dans une plantation expérimentale de 0,6075 ha (135 x 45 m). Les résultats préliminaires de ces observations semblent prometteuses, car dit-elle, l’espèce a la capacité de croitre en milieu naturel, contrairement à certaines études menées par d’autres scientifiques.

Afrormosia growing scheme at the Compagnie Forestiere et de Transformation (CFT) in Kisangani, DRC. Photo by Axel Fassio/CIFOR cifor.org forestsnews.cifor.org If you use one of our photos, please credit it accordingly and let us know. You can reach us through our Flickr account or at: cifor-mediainfo@cgiar.org and m.edliadi@cgiar.org

« Les publications anciennes démontrent que l’Afrormosia a du mal à croitre en dehors de la forêt. Nous nous rendons compte que l’espèce peut très bien croitre dans un milieu non perturbé, notamment dans les plantations », a-t-elle précisé. « Depuis le 12 décembre 2017 qu’on avait prélevé les mesures, aujourd’hui, après mesurage, on a remarqué un taux de croissement de 151 cm par an, et un diamètre de 21,1 mm. Ce qui est spectaculaire », indique cette jeune dame, visiblement déterminée à sauver l’espèce.

Le but de cette expérimentation est de trouver l’écartement optimal et disposer d’autant d’informations devant constituer la base des données de cet arbre et en faire une vulgarisation. Hulda Riziki travaille sur ce projet avec l’encadrement du Docteur Nils Bourland, collaborateur scientifique au Musée Royal de l’Afrique Central et le Centre de recherche forestière internationale (CIFOR).

Si les résultats de cette étude s’avéraient concluantes, l’on pourrait alors espérer sauver l’Afrormosia grâce à la réintégration artificielle de la plante dans la forêt dégradée de Kisangani.

L’exploitation artisanale du bois d’œuvre ne devrait pas non seulement contribuer au développement socio-économique de la population, ce qui n’est pas le cas à Kisangani aujourd’hui, elle devrait par contre s’exercer dans le strict respect des normes en vue  de concilier le développement à la durabilité. Dans cette tâche, l’Etat congolais devra jouer son rôle de régulateur pour limiter l’impact de ce secteur sur les forêts environnantes considéré comme la ceinture verte de la ville.

« Ce reportage a été produit grâce à l’appui du projet FORETS, financé par l’Union européenne et coordonné par le Centre de recherche forestière internationale (CIFOR). Cependant, il ne représente pas nécessairement le point de vue de ces institutions ».

Alfred NTUMBA

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