
Le rideau tombe sur un projet de recherche ambitieux qui pourrait bien redessiner l’avenir des écosystèmes d’Afrique centrale. Après deux ans de travaux intensifs dans le Nord de la République du Congo, chercheurs, politiques et représentants des populations autochtones se sont réunis à Brazzaville pour un atelier de restitution crucial. L’enjeu ? Intégrer les connaissances ancestrales des peuples de la forêt dans la gestion officielle du territoire.
Le projet de recherche s’est concentré sur les départements de la Likouala et de la Sangha, impliquant des villages comme Mbandza–Yékola et Bomassa. Sur place, le Dr Jean-Pierre Nguede Ngono, ethno-anthropologue, a mené une immersion prolongée pour recueillir la parole de ceux qu’il considère comme les véritables « détenteurs de la connaissance ».
« La connaissance, c’est eux qui la détiennent. Nous n’avons rien à dire devant ces gens, nous devons apprendre d’eux », a revelé Jean-Pierre Nguede, scientifique et chercheur en chef.
Co-construire plutôt qu’imposer

Pendant trop longtemps, la gestion forestière a suivi un modèle « top-down », où les solutions étaient décidées dans des bureaux avant d’être appliquées sur le terrain, souvent avec peu de succès. Le Dr Abdon Owana, chercheur au CIFOR-ICRAF plaide pour une rupture totale avec cette méthode.
« Nous voulons aller sur le terrain pour co-construire des solutions avec les acteurs qui sont sur le terrain. C’est sur la base de cela qu’on pourra influencer les politiques publiques de manière à avancer vers une gestion forestière plus adaptée », explique-t-il. « Nous passons souvent à côté de la plaque car nous ignorons les besoins réels du terrain ».
Des savoirs « scientifiques » inestimables
Loin d’être de simples traditions orales, les savoirs autochtones offrent une lecture d’une précision chirurgicale de l’environnement. A en croire les scientifiques, ces acteurs ont la capacité à prédire la météo ou l’évolution de la nature par l’observation fine des arbres et des animaux. Ils ont une maîtrise profonde des plantes médicinales, vitale alors que l’accès aux hôpitaux modernes reste précaire et marqué par la stigmatisation. Les peuples autochtones disposent d’une connaissance parfaite des cycles de reproduction pour la pêche et la collecte de produits non ligneux comme le miel ou le poivre noir.
Cependant, malgré leur expertise, ces populations font face à des obstacles majeurs. L’anthropologue Jean-Pierre Nguede Ngono n’hésite pas à parler d’un risque d’« ethnocide culturel », avec en cause : la création d’aires protégées et de concessions forestières qui expulsent les autochtones de leurs terres ancestrales.
Privés d’accès à la forêt, les jeunes ne peuvent plus recevoir la transmission des savoirs de leurs aînés. « Les connaissances s’apprennent en forêt. Or là, on ne peut plus y aller », déplore Laurence Boutinot, anthropologue au CIRAD. Cette exclusion mène au désœuvrement et à une dépendance accrue vis-à-vis des populations voisines.
L’étude a également permis de relever des barrières juridiques et sociales notamment la méconnaissance des lois et le manque d’accès à la santé. Malgré l’existence d’une loi relative à la promotion de leurs droits, ces peuples nécessitent une attention particulière afin de les protéger face aux exactions et à l’application parfois brutale des lois sur la conservation par les éco-gardes.
« Les PA sont souvent victimes de saisies d’armes de chasse par les écogardes car ils ignorent les procédures légales de port d’arme », a précisé Jean-Pierre. « Les restrictions d’accès à la forêt limitent leur usage de la pharmacopée traditionnelle. En parallèle, ils subissent une forte stigmatisation dans les hôpitaux modernes, malgré la gratuité théorique des soins ».
Vers une « Diplomatie Écologique »
Pour les experts, une véritable « diplomatie écologique » est nécessaire. Elle consiste à négocier avec ceux qui maîtrisent l’environnement mieux que quiconque.
Des pistes audacieuses doivent être envisagées. Laurence Boutinot suggère notamment de rétablir une chasse rituelle et contrôlée à l’éléphant. Cette pratique, autrefois pilier de la reproduction sociale et des initiations, redonnerait aux populations un intérêt direct à surveiller et protéger la forêt contre le grand braconnage.

Par ailleurs, ils proposent la réforme de la gouvernance en intégrant les ayants droits autochtones au sein des directions ministérielles qui les concernent, actuellement dirigées majoritairement par des cadres bantous.
L’atelier de Brazzaville marque un changement de concept. C’est pour la première fois que les populations autochtones ont été invitées à témoigner directement de leurs problèmes devant les autorités. L’objectif final est de transformer cette recherche en actes concrets à travers une « diplomatie écologique » où l’environnement aurait les mêmes droits que l’homme.
Rappelons que l’étude « Quelle contribution des savoirs autochtones à la gouvernance des territoires forestiers en République du Congo ? » a été exécuté entre Avril 2024 – Mars 2026.L’étude a été financé par l’Union européenne via le programme RESSAC. Il visait à Valoriser les savoirs locaux pour une gestion durable et humaine des forêts.
Le projet repose sur un consortium international incluant l’Institut National de Recherche en Sciences Sociales et Humaines (INRSSH), CIRAD-France, l’Institut de Recherche pour le Développement (IRD, Laboratoire Population, Environnement, Développement associé à Aix-Marseille Université, France) et la Congolaise Industrielle du Bois (CIB, République du Congo). Une phase importante de « restitution » a eu lieu fin 2025 pour valider les conclusions auprès des populations locales et des décideurs.
Alfredo Prince NTUMBA










