
Moins de vingt-quatre heures après le passage des « Bâtisseurs de la République », le paysage de la capitale congolaise redevient identique. Un océan de bouteilles transparentes, de films d’emballage et de sachets d’eau qui tapissent les avenues, obstruent les caniveaux fraîchement curés et étouffent les rivières urbaines. Face à cette prolifération, la Task Force d’assainissement mise en place par la Présidence de la République se heurte à une réalité mathématique et industrielle vertigineuse.
Chaque jour, la mégapole kinoise produit plus de 12 000 tonnes de déchets ménagers. Si le plastique ne représente qu’environ 15 à 20 % de ce tonnage global, son volume apparent occupe plus de la moitié de l’espace public. Une situation qui transforme le nettoyage de la ville en un éternel mythe de Sisyphe.
L’illusion du cadre réglementaire, le spectre du décret Tshibala
Pourtant, l’arsenal juridique existe. Le Décret n° 17/018, promulgué le 30 décembre 2017 sous la Primature de Bruno Tshibala, interdit noir sur blanc la production, l’importation, la commercialisation et l’utilisation des sacs, sachets et emballages en plastique à usage unique sur toute l’étendue du territoire national.
Presque dix ans plus tard, ce texte est resté lettre morte. En cause, l’absence totale d’alternatives industrielles au moment de sa signature, la porosité des frontières et, surtout, l’essor fulgurant d’un tissu industriel local axé sur le tout-plastique. Avec des usines d’embouteillage géantes à l’instar du complexe Pepsi (Varun Beverages) à Maluku qui débite plus d’un million de bouteilles PET par jour. La production de plastique neuf tourne à plein régime, sans qu’aucun mécanisme de collecte post-consommation ne soit imposé aux producteurs.
En l’absence de Responsabilité Élargie du Producteur (REP), les industriels transfèrent l’intégralité du coût environnemental et logistique à la collectivité.
Changer de paradigme
Face à l’impasse des interdictions théoriques et de l’évacuation cosmétique, une évidence s’impose aux autorités, le plastique ne disparaîtra des rues de Kinshasa que lorsqu’il aura une valeur économique mesurable au kilo.
Pour stopper le flux à la source et financer une véritable économie circulaire, la solution passe par trois arbitrages politiques majeurs. Il s’agit notamment de subventionner la filière du recyclage via la fiscalité industrielle.
Plutôt que de financer à fonds perdus des opérations de balayage répétitives, l’État doit utiliser la redevance environnementale imposée sur la résine plastique vierge importée et sur les préformes. Ce fonds doit directement subventionner les usines de recyclage locales pour réduire leurs coûts opérationnels (énergie, équipements de broyage).
Instaurer un prix plancher d’achat au kilo : En garantissant un prix de rachat attractif du plastique usagé dans des centres de transfert communaux, l’État et le secteur privé mobiliseraient immédiatement une armée spontanée de collecteurs. Si jeter une bouteille revient à jeter de l’argent, le comportement du citoyen change instantanément.
Imposer l’incorporation et la commande publique : Les autorités doivent contraindre les industriels à intégrer un pourcentage obligatoire de plastique recyclé localement (rPET) dans leurs chaînes de production, tout en orientant la commande publique du BTP vers des matériaux issus du recyclage (pavés autobloquants, tuyaux d’assainissement).
Tant que les usines continueront de déverser des millions de bouteilles jetables sans se soucier réellement de leur seconde vie, aucune Task Force, aussi volontariste soit-elle, ne pourra débarrasser Kinshasa de ses plastiques. La salubrité de la capitale ne sera pas le produit d’un coup de balai, mais celui d’une politique industrielle pragmatique.
La Rédaction













