
La seconde étude de l’ONG Bloom se focalise sur l’une des composantes majeures des accords de pêche UE-Afrique. Parmi eux, l’un des lobbies européens les plus puissants : la pêche thonière tropicale, conduite par une douzaine d’entreprises françaises et espagnoles. Nous en avons analysé les résultats économiques officiels, pour ensuite estimer ce que seraient ces résultats si les entreprises avaient eu à payer 100% du coût des accords de pêche et surtout 100% du carburant qu’elles consomment très fortement.
Bloom démontre que la pêche thonière européenne, réalisée par des navires appelés senneurs qui représente 25% des captures annuelles combinées de la France et de l’Espagne, c’est-à-dire les deux puissances majeures de la pêche européenne et incontournables des accords de pêche est économiquement, socialement et écologiquement non viable.
« Économiquement, elle ne subsiste que grâce à des subventions publiques colossales. Ces aides faussent la concurrence, entretiennent la surcapacité et dissimulent une dépendance structurelle aux deniers publics ; Socialement, elle repose sur une logique d’exploitation ancrée dans les anciennes colonies européennes : délocalisation des risques, précarisation des marins du Sud et instrumentalisation des accords de pêche pour maintenir l’accès à une main-d’œuvre bon marché et corvéable ; Écologiquement, elle alimente une destruction inacceptable de la biodiversité marine. » Indique l’étude.
A l’en croire, les flottes thonières industrielles participent activement à la destruction des écosystèmes tropicaux et d’espèces menacées. En plus d’être redoutablement efficace, plusieurs dizaines de tonnes de poissons sont remontées lors de chaque opération. Cette méthode de pêche a des conséquences plus graves encore lorsqu’elle est associée à l’utilisation de dispositifs de concentration de poissons (DCP), tel que le ZUBEROA, un thonier senneur de 77 mètres de long.
Le Centre névralgique des Seychelles : un projet européen construit par et pour l’industrie
Selon Bloom, la naissance du « hub » thonier des Seychelles au début des années 1980 est souvent présentée comme un modèle de coopération réussie entre l’UE et un petit État insulaire. En réalité, il illustre l’influence déterminante des intérêts industriels européens dans la structuration du secteur halieutique de l’océan Indien. L’ONG affirme que ce projet a été conçu par et pour les intérêts industriels européens, avec un soutien financier et institutionnel massif de la France et de la Communauté économique européenne, ancêtre de l’UE.
« Ce projet a notamment été poussé et facilité par Cofrépêche, le Consortium français pour le développement des pêches. Désormais présenté comme un bureau d’étude technique, Cofrépêche a en réalité été fondé par les principaux armateurs et conserveurs français du thon tropical, avec la participation d’établissements financiers et du Cnexo devenu l’Ifremer lors de sa fusion avec l’ISTPM. Son rôle fut déterminant dans le développement de la pêche thonière européenne dans l’océan Indien. » Affirme-t-elle.
Avant d’ajouter que ledit projet est issu des études de faisabilité, analyses économiques, planification logistique et mise en place des premiers accords de pêche entre la CEE et les Seychelles en 1984. « Cofrépêche a ainsi posé les bases du déploiement massif des flottes industrielles européennes dans l’océan Indien. En outre, ce projet de développement d’une pêcherie thonière européenne aux Seychelles a bénéficié d’un soutien massif des fonds publics européens et français, notamment du Fonds d’intervention et d’organisation des marchés des produits de la pêche (FIOM, devenu OFIMER, puis FranceAgriMer), qui a couvert jusqu’à deux tiers du risque financier lié aux premières campagnes thonières. »
Bloom estime que les contribuables français et européens ont assumé les coûts et les risques d’un projet industriel dont les éventuels bénéfices ont été captés par de grands armements industriels privés, dont l’impact environnemental inacceptable et la non-viabilité économique ne font désormais plus aucun doute.
« La construction en 1986 de la conserverie de Victoria, notamment financée par la Caisse centrale de coopération économique, future Agence française de développement (AFD), parachève cette stratégie : les armements français et espagnols y assurent l’écoulement et la transformation de leurs captures, tout en consolidant leur position dominante dans la région. La conserverie renommée en 1996 « Indian Ocean Tuna » (IOT) après son rachat par Heinz depuis racheté par le géant thaïlandais Thai Union s’impose comme le plus grand employeur industriel du pays, mais aussi comme le symbole d’une dépendance structurelle. » Affirme-t-elle.
L’étude prouve que l’Europe a bâti aux Seychelles un avant-poste industriel au service de ses flottes thonières sous couvert de coopération et de développement. « Antoine Le Garrec et le groupe éponyme, tête de pont de la pêche industrielle française (et anciens actionnaires majoritaires de la CFTO avant sa revente à Parlevliet & van der Plas en 2016), étant administrateurs continue de conseiller la Commission européenne sur les politiques de pêche et d’évaluer en toute neutralité les projets qu’il a lui-même contribué à façonner. Ce conflit d’intérêts structurel illustre parfaitement la manière dont l’UE a externalisé son modèle de pêche industrielle tout en le finançant et en le renforçant à l’aide de fonds censés être destinés à la coopération et au développement. » Conclut l’ONG Bloom.
Sarah MANGAZA










